Rendez-vous d’escrocs ou : bavardage sur le rap avec Primero (L’ODC).

Primero (anciennement Premier de Classe) est un rappeur ou MC bruxellois originaire de Watermael-Boitsfort. Avec ses complices Loxley, Swing, et Félé Flingue, ils forment l’Or du Commun, un collectif de Hip-Hop né au printemps 2012. Après un EP (album court) et un LP (album moyen) avec l’ODC, Primero sort un EP en solo intitulé Scénarios. Notons que dans les parages, on retrouve souvent un autre MC : Roméo Elvis, avec qui ils partagent scènes et projets musicaux.
Le temps d’une soirée, Primero a accepté une interview, qui a fini en bavardage décousu sur ses projets musicaux, mais aussi sur le quartier, sa manière d’envisager la musique, et le rap en général ; en voici la quintessence. Néophytes, fins conaisseurs, calez-vous dans vos fauteuils, mettez vos pieds sur la table, car Primero va vous raconter son histoire. (Et si vous vous perdez entre les noms d’artistes et le jargon, cliquez sur les liens)


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Le titre de ton premier E.P est « Scénarios ». Ça vient d’où ?

Depuis que je fais du rap, je n’ai pas beaucoup approché l’egotrip. C’est quelque chose dans lequel je me retrouvais moins, que je ne cernais peut-être pas très bien. J’ai pris jusqu’à présent beaucoup plus de plaisir à construire des histoires et à me mettre dans la peau de personnages. On l’a aussi beaucoup fait avec l’Or du Commun.

Quand l’envie m’est venue de faire un projet solo, j’ai voulu rester dans cette trempe-là. L’idée de base était que chaque morceau soit une histoire, que ce soit presque un synopsys de film, tu vois. Mais dans l’évolution du projet – vu que ça a pris un peu plus d’un an, du démarrage au produit fini – j’ai fait un peu de hors piste ; j’ai eu envie d’y ajouter d’autres choses. Donc y’a des morceaux comme Everest, ou Epicurien, qui rejoignent moins cet esprit-là, mais tout le reste est fidèle à cette idée de scénario de film.

Parlons-en, d’ailleurs, du cinéma. On sent une forte influence du grand écran quand on écoute ta musique. Tu peux me parler de deux trois références ou influences que tu as dans ce domaine-là ?

Des références il y en a un paquet, mais pour t’en citer deux dont je ne me lasse pas, je dirais “Dobermann” et “99F”. Je crois que le cinéma a eu une forte influence sur ce projet là. Dans le morceau “Donnie”, il y a un mélange de tout ce qui m’a marqué parmi des classiques comme “Le Parrain”,  “Les Affranchis”, et bien sur “Donnie Brasco”. Pour “Embargo” tu retrouves un lien étroit avec “Equilibrium”.

Le titre “Deuxième Ombre”, lui, c’est un morceau qui m’est en partie venu du film « Phone Game« . Un gars marche dans la rue, une cabine téléphonique sonne, il répond, et celui qui est au bout du fil le tient en joue depuis un appart. De là, il l’oblige à faire une série de choses sous la menace, et tout le film se passe dans la cabine. J’adore les huis-clos, ces films desquels tu ne décroches pas même s’ils se déroulent dans un minuscule espace, comme “Le Dîner De Cons” ou “Locke”. C’est comme au théatre. Bref, ça m’a inspiré ce personnage étrange, qui suit les gens et les fait danser, à partir de choses qu’il sait sur leur vie. J’ai voulu l’écrire de façon à ce que tu puisses aussi imaginer le personnage comme un mauvais penchant de ton esprit.

Depuis Le Bon, La Brune, et le Truand, le storytelling reste omniprésent… Mais sur les autres aspects de ton écriture, tu ressens un gros changement ?

Oui, très gros. Ce morceau est sorti en novembre 2013 mais il était écrit depuis au moins un an. Je n’étais plus du tout dans le même état d’esprit quand j’ai entamé le projet “Scénarios”, même si j’avais toujours soif de storytelling. J’étais carrément dans une dynamique de recherche sur cet EP. Y’a des passages chantés, un peu d’introspection, des prods dont les BPM sont supers différents. Tandis qu’à l’époque de “Le bon, la brune et le truand”, je ne me posais pas vraiment de questions. L’évolution ça ne se remarque pas toujours dans le feu de l’action, mais quand tu jettes un regard en arrière, tu te rends compte qu’il y a parfois un monde de différence entre ta vision d’aujourd’hui et celle que tu avais quelques mois auparavant. Si ça se trouve, demain je ne ferai que de l’égo trip ! (ahah)

La place que prend quotidiennement la musique dans ma vie modifie tout le temps ma façon de la voir. J’écoute des choses, je m’ouvre, j’apprends, ça aiguise ma façon d’écrire. Mais je dois faire attention à garder un côté instinctif, à ce que mon écriture ne devienne pas trop calculée.

Comment est-ce que ça se passe, l’écriture d’une chanson ? Comment est-ce que l’idée germe ?

Alors, ça vient soit d’une prod (accompagnement musical), soit d’une idée que je garde au chaud. Ces idées elles peuvent germer quand je suis dans le bus, ou devant un film, ou juste quand je marche en ville, puis qu’à la vue d’une situation je me dise « Oh putain, il faut que j’en fasse un morceau » ! Ensuite, je vais voir des beatmakers et j’essaye de trouver une ambiance qui fonctionne bien avec mon histoire.

Mais ça, c’est le processus le plus rare, je t’avoue. D’habitude, les beatmakers de mon entourage me font écouter plusieurs trucs, et quand quelque chose me plaît, je me penche dessus. Je l’écoute plusieurs fois, je vois ce que ça m’inspire, et à partir de là, j’essaye de me fondre dedans. Par contre, quand on me propose des featurings ça devient intéressant parce que je ne choisis pas forcément l’instru’ et ça m’oblige à relever le défi.

En parlant d’écouter du rap, qu’est-ce que t’écoutes, qu’est-ce qui t’influence ?

Mes influences se trouvent surtout dans le rap français. Comme j’accorde beaucoup d’importance au texte et que je ne parle pas assez bien anglais pour comprendre le rap anglophone, j’écoute seulement ces artistes quand ils me frappent par leur musicalité, comme D’Angelo, Kendrick Lamar ou encore Keith Murray.

Au départ, j’écoutais beaucoup de mecs comme Kerry James (on va dire l’ancienne école du rap français), ou même Gandhi pour citer du rap belge. Mais maintenant, je regarde de près les artistes de ma génération, surtout du côté de Paris. Je sais pas pourquoi, peut-être parce que j’ai plus facile à m’identifier à eux, du fait qu’on ait le même âge, qu’on fasse la même chose à la même époque, dans la même réalité. Je te parle d’Espiiem, Bon Gamin, Big Budha Cheese, Lomepal, même Roméo… C’est des gars qui ont chacun leur couleur, et de qui je me nourris beaucoup.

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Toi et L’ODC vous ont vite valu d’être associés aux rappeurs d’un certain « âge d’or » du rap des années 90. [NDLR: souvent appelé « rap old school« ]. T’en penses quoi ? T’es du style à dire « C’était mieux avant » ?

Bff… Je pense pas forcément que c’était mieux avant, ou mieux aujourd’hui, c’est juste différent. Ça revient souvent dans les interviews, mais la question sonne un peu faux. Il ne peut pas y avoir une époque à laquelle tous les artistes sont bons, puis une autre où ils sont tous mauvais. Parmi tous les rappeurs qui émergent, je vois des choses dingues et j’ai pas du tout envie de dire que c’ést moins bon qu’avant. C’est juste différent.

Pour la question de savoir si nous on se revendique old school ou pas, comme je te disais, y’a un ou deux membres du groupe qui, eux, sont mordus de ça. En particulier Félé Flingue, il peut passer sa journée à regarder des clips des 90’s, à analyser le moindre détail, et je crois qu’il a amené une forte part de cette teinte old school dans le projet L’Or Du Commun. Il a ça en lui. Dans notre poignée de punchlines, si j’ai dis « Qui t’a dit que l’or du commun était Old School ? » c’était pour un peu rappeler aux gens que ce n’est pas parce qu’on a sorti un projet dans ce style qu’on veut s’y figer, même si on adore. Moi, tu vois bien que sur mon EP, y’a pas plus de teinte old school que moderne, j’ai complètement mélangé les deux.

J’entends pas mal de gens dire que toi et tes potes faites « du rap qui ne parle pas de rap ». Et ça a l’air de plaire beaucoup, justement. Ce renouveau du rap qui peut parler de tout et n’importe quoi et qui s’adresse à n’importe qui, ce serait pas ça, l’âge d’or ?

L’âge d’or, je sais pas. Mais je vois, c’est vrai ce que tu dis. Maintenant, on voit beaucoup plus de bobos ou autres, qui intègrent le milieu hip-hop ; des rappeurs qui vivent dans une autre réalité, qui ont d’autres choses à raconter. Même nous, on vient pas d’un milieu pété de tunes, mais pas d’un milieu défavorisé non plus. Le rap s’est clairement élargi à d’autres sphères.

On a discuté de ça récemment avec TarOne, du groupe ADN76. il est un peu plus âgé que nous. Il racontait qu’à son époque, les open-mics, etc.. c’était des endroits où, quelque soit la qualité de ce que tu faisais, la “street-cred” avait un impact énorme. C’était beaucoup plus difficile pour certains, je crois, de se lancer dans le rap qu’à une époque comme la notre, où l’on te pose moins de questions sur tes couilles.

Par rapport à ce que raconte L’ODC, tu trouves énormément de storytelling, c’est vrai. Mais depuis le projet « L’Odyssée », on commence aussi doucement à se livrer dans nos morceaux. Je ne sais pas pourquoi seulement maintenant. Je crois qu’on a fini par y trouver de l’intérêt, et peut-être parce qu’on a ressenti que ça titillait le public d’en savoir un peu plus sur nous. Le morceau “À Notre Époque” par exemple traite de notre enfance, du passage de l’adolescence à maintenant, où l’on devient plus adultes. Ou alors “Griseville” dans lequel on donne juste des images de notre vie à Bruxelles.

Par contre, tu retrouves beaucoup plus d’ego trip chez Roméo que chez nous. C’est quelqu’un qui est arrivé jusqu’à présent à faire de l’egotrip drôle, dans lequel tu décèles facilement un second degré, contrairement à beaucoup d’artistes chez qui il y a une ambiguité à ce niveau, je trouve.

C’est un qualificatif qui revient souvent pour la clique, ça… second degré.

Oui. Sans doute parce qu’on a utilisé beaucoup de déguisements, d’humour, ou parce qu’on est très expressifs en général. Mais on sait jamais vraiment ou est la limite du second degré. c’est quelque chose derrière lequel on peut vite se cacher par confort. Il y a certains artistes, ou ovnis, qui ont forcément un talent pour prendre la place qu’ils prennent, mais qui transmettent parfois des valeurs que je ne trouve pas saines, sous le couvert d’un second degré ambigu. Ce ne sont pas des profs, ni des journalistes, d’accord. Mais je trouve que certains ne se posent pas assez cette question, et se déresponsabilisent trop facilement de l’influence qu’ils peuvent avoir.

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Tu viens de Watermael-Boitsfort. Même si t’y habites plus, est-ce que t’y retournes encore ? T’y es encore un peu attaché ?

Un attachement à mon quartier ? C’est drôle, c’est un peu paradoxal. J’y suis forcément attaché parce que j’y suis né et que j’y ai vécu 18 ans. C’est un endroit que je connais par coeur, et dont je conserve d’office plein d’images.. de quand j’étais gosse, ou même plus vieux, de tout ce qu’on a fait sur ces places. C’est un endroit qui me tient à coeur, mais c’est aussi un endroit où je n’ai plus forcément envie de retourner. Je sais pas, peut être parce que j’ai trop de souvenirs là et j’ai envie de passer à autre chose. C’est bizarre. Mais après, y’a énormément de gens de mon entourage qui sont encore là-bas et que j’ai du plaisir à voir.

J’ai roulé dans ce skate-park pendant des années et des années. D’ailleurs, ça m’arrive encore d’y retourner, même si j’ai un peu perdu mes skillz ! Mais c’était ouf, hein. Y’a des époques ou j’allais au skatepark avant d’aller à l’école, puis à midi, puis quand je rentrais de l’école, jusqu’au repas du soir. J’étais mordu. J’ai toujours tendance à faire un truc à fond quand je le fais, c’est vraiment un lieu ou je me sens bien en fait, ce skate-park. Puis la maison des jeunes aussi, on a énormément été là bas. Loxley y donnait des cours de graff, nous on a traîné là pendant des années, c’est encore là qu’on fait parfois nos répétitions avec L’ODC…

C’est pour ça, du coup, les apparitions récurrentes à Wiener pour des concerts ?

En fait, les derniers concerts qu’on a fait à Wiener, c’est des concerts qu’on organisait en partie, vu que Loxley et moi on faisait partie de “La Brique” (ASBL active dans l’évènementiel). Simplement, comme on avait des contacts, le fait de rester à Boitsfort nous offrait plein d’avantages pour l’organisation d’events (salles, subsides, bénévoles, …). Et si on mettait L’ODC à l’affiche, ça nous permettait d’avoir un groupe en plus à qui il ne fallait pas payer un cachet, un logement, un trajet, etc.

Mais bon, pour nous c’est pas une tare, hein ! C’est un plaisir, c’est comme notre QG. On le ressent tout de suite sur scène. On connait presque toutes les têtes qui sont dans la salle, tout le monde est chaud. Pas que ce soit moins chaud ailleurs, mais on sent qu’y a une vraie émulation, du fait que ce soit en famille.

Être produit par la Brique et pas par une grosse maison de disques, je suppose que ça offre une certaine liberté dans tes choix artistiques…

Je suis complètement libre de mes choix artistiques. Je n’ai signé aucun engagement avec personne. Maintenant, le jeu fait qu’il faut garder une certaine actualité pour conserver sa place. On a tous un boulot, des études ou une copine qui demande beaucoup d’attention ! Il faut arriver à intégrer la musique correctement là dedans.

Avant, enregistrer et promouvoir un disque coûtait très cher, du coup les labels étaient plus frileux pour laisser les artistes faire n’importe quoi, mais maintenant, avec les home-studios et internet, produire et diffuser de la musique ne coûte presque plus rien. Du coup les artistes sont complètement libres de faire ce qu’ils veulent. T’en penses quoi ? 

Bah j’imagine qu’avec le matériel d’avant, quand les artistes allaient enregistrer, ils ne pouvaient pas se permettre de faire un million de prises comme aujourd’hui. C’était sur bandes. A l’arrivée en studio, les morceaux devaient sans doute être très travaillés pour que ce soit bouclé en quelques prises. Ou peut-être qu’on laissait beaucoup plus de place à l’impro. Nous en tout cas, on a cette chance de pouvoir aller en studio, faire des maquettes, réessayer, réenregistrer, …

Par exemple, « Les Sales Gosses », c’est un morceau qu’on a enregistré sur trois prods différentes avant de trouver la composition qui nous plaisait. C’est un peu un luxe par rapport à l’époque.

Et même, comme tu dis, l’essor d’Internet aujourd’hui, c’est incroyable. Les rencontres qu’on fait, juste en publiant nos conneries… C’est exactement ce qui s’est passé avec l’OFM. On s’est découverts sur internet, puis ils sont venus nous voir à Bruxelles, on a fait un morceau avec eux, on les a  réinvités en concert ici, puis ils nous ont invité à jouer plusieurs fois en Suisse. C’est grâce à internet. Clairement. Et ça a été la même avec plein d’autres artistes : Big Budha Cheese, Les Aiguilleurs, La Base, La Microfaune, Tenkapi, … Y’en a même avec qui on a fait des morceaux sans s’être vus, sans savoir à quoi l’autre ressemblait, tu vois. C’est nouveau..

A quel âge t’as commencé le rap ?

Aujourd’hui j’ai 24 ans, on a commencé y’a quatre ans.. donc à 20 ans. Y’a un pote de mon quartier qui avait transformé son garage en home-studio. Ca se passait juste avant l’été 2011, je me souviens. On avait plus cours, donc on restait là tout la journée. Moi je faisais pas de rap, mais y’ avait régulièrement du monde, des enregistrements, des freestyles. Après un mois, j’ai remarqué que je me tournais les pouces en les regardant. C’est là que je me suis mis à gratouiller je crois. J’ai toujours aimé jouer avec la langue française mais je ne savais absolument pas comment on rappait.. Ca s’est fait de fil en aiguille. Tu testes tes trucs en cabine pour la première fois, puis t’écris plus sérieusement, tu sens que tu prends du niveau et ça te plait. Finalement, on était quelques uns à sentir une bonne affinité, et c’est comme ça que s’est formé L’Or du Commun. Après ça c’est les premières scènes, dans des petits bars ou des open-mics, puis tu bosses, et en rencontrant les bonnes personnes ça devient plus sérieux, plus pro.

A quand ça remonte, l’idée d’un projet solo ?

Je sais plus vraiment, j’ai toujours aimé faire de la musique en groupe, mais il me semble que c’est venu à une période où j’ai fort ressenti les difficultés du travail collectif. Il y a un tas de compromis à faire : trouver une prod qui fait l’unanimité, être d’accord sur le titre d’un projet, avancer au même rythme, accepter ce que chacun apporte au morceau sans mauvais jugement, etc.

Du coup, je voulais pouvoir garder des créations dans lesquelles je restais complètement libre. Libre de la taille et du nombre de textes, libre de ma vitesse de travail, libre de pouvoir tout changer au dernier moment. Ca, c’est une des premières choses qui m’a poussé à le faire. Et la deuxième, c’est qu’au moment où j’ai démarré ce projet, c’était une période où je n’allais presque jamais en cours. Je mettais juste un bon coup avant mes exams, et je m’en sortais comme ça. Du coup, j’avais blindé de temps libre pour moi. J’avais très peu de patience, et comme les autres bossaient beaucoup, je voulais faire quelque chose de tous ces textes tant qu’ils étaient frais.

Ca m’a pris une grosse année en tout. 6 mois pour tout écrire et enregistrer, et 6 autres, pour le mix, le mastering, la pochette, la com’ etc. Tout ça demande pas mal de temps aussi.

Si j’ai décidé de faire un EP, au lieu de tout sortir au compte goutte, c’est simplement parce que ça apporte une certaine crédibilité, et que je trouve l’expérience plus enrichissante comme ça.

Quand un tel te dis « Ah cool, tu fais du rap ! Et qu’est-ce que tu as déjà sorti ? » Ca passe souvent mieux si tu parles d’un projet complet, mixé et masterisé de façon homogène, avec une cover, etc, que de dire « Oui, j’ai quelques sons sur le net.. »

Y’ a pas mal de tes morceaux qui ont une ambiance assez sombre. D’où vient ce kiff pour le tragique ?

C’est sombre, mais je ne sais pas si c’est vraiment tragique. Comme il y a beaucoup d’histoires, il faut forcément un méchant ou une catastrophe pour que ce soit un peu épicé, mais ça ne finit pas toujours mal, parfois je ne donne même pas la fin. Puis je m’inspire principalement de thrillers, ça pèse dans la balance. Par contre, c’est vrai que je redoute, quand je fais un morceau, que le résultat sonne “nunuche”, ou “fleur bleue”. Peut-être que ça me pousse aussi à me diriger vers des histoires sombres.

Ok. Et plus largement, de quoi t’aimes parler dans tes textes ?

Je sais pas si y’a un truc en particulier dont j’aime parler dans mes textes. Je crois que je cherche surtout une façon particulière de parler des choses. Jusqu’ici j’ai eu tendance à utiliser beaucoup de métaphores, et à faire des élipses qui ne rendent pas toujours mes textes très accessibles. C’est parfois dur à comprendre. Il a certains morceaux du projet sur lesquels j’ai réussi à adoucir ça, d’autres sur lesquels on le ressent très fort. J’aimerais beaucoup arriver à évoquer des images fortes en employant des mots très simples, ou avec des phrases très aérées. Jean Jass fait ça plutôt bien. Je suis content du morceau Everest, je voulais pouvoir dire des choses personnelles, tout en permettant aux gens de s’y retrouver, et je pense y être parvenu.

Ou est-ce que tu trouves de l’inspiration ?

Dans les choses que je vois tous les jours. J’adore les transports en commun. Rien que de me mettre dans le bus avec de la musique et regarder les gens. J’adore, quand je vois quelqu’un d’un peu atypique, m’imaginer ce qu’il fait dans la vie, si il a des gosses, les endroits ou il traîne, ce qu’il sait faire. C’est souvent ça qui m’inspire des histoires. Les situations de la vie de tous les jours. Après y’a des artistes que j’écoute qui, de temps en temps, me donnent subitement envie d’écrire. Je suis là dans mon salon, entrain de manger calmement, et ils débloquent un truc, dans la façon dont ils posent. Tout d’un coup, tu te sens avoir plein d’inspiration et pouvoir dire plein de choses intéressantes. C’est ces deux choses-là, je crois. Puis les films, énormément.

Plutôt Live ou studio ?

Ca dépend du caractère de chacun. Certains s’éclatent à mort en live, d’autres s’éclatent à mort en studio. Je pense que le live est plus propice à l’intensité, du fait d’être là, devant plein de personnes, à jouer un morceau de manière unique. Il y a là quelque chose de propre au live, que j’admets, mais qui ne m’empêche pas de garder un faible pour le studio. Le studio, c’est là que tu vas devoir figer ton morceau, le faire aboutir, avec toutes les possibilités de résultats qu’il pouvait donner. “C’est cette prise là que les gens auront définitivement dans les écouteurs, celle que tu fais maintenant”. Tu essayes plein de choses, tu laisses de la place au hasard et à la spontanéité.

En fait, je crois qu’on a eu autant de moments intenses et plats en studio, qu’ intenses et plats sur scène. C’est juste différent.

Je peux pas nier le jour où l’on s’est retrouvé à Dour, devant 3000 personnes. J’étais le premier à entrer sur scène. Tu passes le rideau et tu te fais « Whoaw, c’est chaud ! Ce petit couplet que j’écrivais comme un connard dans mon salon, y’a un an, ben je suis en train de le poser là, devant tous ces gens ; et y’en a plein qui le chantent avec moi. » C’est un truc de dingue. C’est sûr. Mais bon, ça ne donne pas au show le monopole de l’intensité.

Couleur Café

Même dans le fait d’écrire ! J’suis là à m’dire « allez, je vais m’y coller un peu », puis il est 23 heures, et je mets deux heures avant de rentrer dedans, puis paf ! Je commence vraiment à trouver une ligne de conduite, et j’ai des phrases qui me sortent de partout, ça bouillonne, c’est un moment d’intensité tout autant égalable aux deux que je viens de te présenter.

Pour toi, le rap, c’est plutôt de la sensibilité ou de l’intellect ?

Pour moi, c’est les deux. Tu sais, parfois j’ai l’impression d’avoir écrit un truc super fort, et puis en studio, dans la façon de l’interpréter, j’arrive pas à faire ressentir ce que j’aimerais que ce texte fasse ressentir. Donc pour moi quand l’intellect est dans le fond, la sensibilité va être dans l’interprétation. Que ce soit sur scène ou en studio, c’est ta façon d’exprimer ton message qui va te permettre de toucher les gens. Le non-verbal ! Si je prends Félé Flingue par exemple… Je me suis retrouvé plein de fois à tomber sur des textes qu’il avait laissé traîner au salon, puis à me dire en lisant : « Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? C’est bizarre, c’est un peu pauvre. » Puis le mec revient comme une fleur avec la version enregistrée, et je fais plus du tout attention au texte, tellement l’interprétation est balèze. Du coup, des trucs qui me paraissaient très bateau dans ce qu’il avait écrit, j’arrive à me les prendre et à les ressentir, alors qu’en les lisant, non. Et moi, je crois que je peux être à l’inverse. j’ai peut-être plus de difficultés dans l’interprêtation, dans l’intonation, à exprimer et ressentir ce que j’ai écrit, mais tout ça en ayant un fond super travaillé, tu vois. Je peux pas valider une phrase si elle a pas un sens dans le truc, je suis hyper dur avec moi-même à ce niveau-là. Finalement les deux sont liés. Je crois que c’est ça la force d’un artiste, de trouver ce juste milieu, d’arriver à écrire des belles choses puis de savoir les faire vivre.

24h Louvain

Discussion et propos recueillis par Diego. 


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