Les temps changent, les bibliothèques aussi.

Il y a peu, j’ai rencontré Joëlle qui s’occupe (entre autres) de la coordination des projets des bibliothèques de Watermael-Boitsfort. Au centre de la discussion, la question passionnante de la place de la bibliothèque au sein de la société. 

La bibliothèque comme outil d’éducation permanente, d’intégration et de fabrique du citoyen. 

Joëlle me raconte que les bibliothécaires essaient de toucher le public qui ne vient pas en bibliothèque. « Toucher le public cible des lecteurs chevronnés, me dit-elle, c’est facile… Ils aiment lire! Pourtant, c’est la bibliothèque de tout le monde, tout le monde paye ses impôts. »

Joëlle parle alors d’un dossier qu’ils doivent rendre à la fédération Wallonie-Bruxelles tous les 5 ans. Celui-ci s’articule autour d’un projet, un plan de lecture. Avant de poursuivre, je bénéficie d’un petit rappel :

« Watermael-Boitsfort, c’est la commune qui compte proportionnellement le plus de logements sociaux de Bruxelles, avec environ 20% du bâti. Mais c’est aussi une des plus riches de la capitale. Avec la cohabitation de populations aussi aisées et défavorisées, les deux priorités des bibliothèques communales (établies dans le fameux dossier) sont de favoriser la cohésion sociale, et aussi d’aller à la rencontre de tout ce public « qui ne vient pas. »

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Et pour parvenir à leurs objectifs, on peut dire que nos bibliothécaires n’ont pas chômé. Par exemple, les bibliothèques ont développé un service de prêt à domicile pour les gens qui ne savent pas se déplacer, des « empêchés de la culture » en temps normal. Joëlle souligne, par ailleurs, la chance de disposer d’un tissu associatif très riche et dense dans la commune : les bibliothèques néerlandophones, les maisons de quartier, la vénerie, le CPAS, l’espace mémoire, … Tout cela forme un petit monde dont les projets se croisent et s’enrichissent. « On sort beaucoup » me dit-elle aussi. En effet, loin de l’image du rat de bibliothèque tapi dans l’ombre de ses rayons, les bibliothécaires sortent souvent dans des parcs, pour lire, pour raconter des histoires. Ils font d’ailleurs la même chose à L’ONE, pour lire aux bébés. C’est une manière différente de permettre à tout un chacun de s’approprier le langage par le récit. Une manière qui se passe du canal traditionnel (et parfois trop peu accessible à certains) de la bibliothèque.

Cela passe aussi par des ateliers d’écriture où collaborent des artistes et poètes avec des jeunes de maisons de quartier du Dries, par exemple, et des adultes en processus d’alphabétisation. Ceux-ci offrent des performances ou oeuvres surprenantes, comme lors du festival Poiêsis &, en jouant avec les limites de la littérature par des ponts entre sculpture, musique et texte. Joëlle et ses collègues accueillent aussi les classes primaires en bibliothèque et en ludothèque en matinée afin de montrer à chaque enfant scolarisé dans la commune son propre cheminement culturel. Autre exemple : Quelqu’un livre. Cette animation qui existe depuis un an se base sur un principe simple : une fois par mois, un habitant de Watermael-Boitsfort vient à la bibliothèque pour partager quelque chose en rapport avec l’oral ou l’écrit. Et les bibliothèques font le reste : promotion de l’évènement, etc. Les thèmes vont d’Eugène Gaspard Marin, anthropologue et anarchiste Boitsfortois (vidéo ici) à Jean-Henri Fabre, écrivain et botaniste présenté par un jardinier de la commune (vidéo ici). Joëlle vous invite d’ailleurs à vous porter volontaire si vous désirez partager un projet ou une passion via Quelqu’un livre.

« On adore quand les gens viennent nous voir pour un projet, nous font des demandes au comptoir. »

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La bibliothèque d’aujourd’hui et de demain.

Vient un moment ou je ne me retiens plus et lâche cette question un peu banale mais trop souvent sans réponse : « A l’heure d’internet, et avec la configuration actuelle du monde de l’édition, blablabla… A quoi servent encore les bibliothèques ? Quel avenir pour elles ? »

Bonne question, me répond Joëlle. En effet, le secteur de l’édition est en crise et on peut se dire que les gens achètent de moins en moins, mais la production littéraire et le taux d’alphabétisation n’a jamais été aussi élevé. Elle poursuit en disant que les bibliothèques ne peuvent plus uniquement être des dépotoirs de prêts où on ne vient que pour louer des livres. Le plan de développement, ce projet sur 5 ans qui doit être rendu à la fédération Wallonie-Bruxelles, vise une tout autre utilité de la bibliothèque : la médiation du livre. Dans le décret sur les bibliothèques, il n’est même plus marqué explicitement que la bibliothèque doive fournir des livres. Il est juste stipulé que la bibliothèque doit développer les capacités langagières de la population. Et ça, c’est une mission intemporelle. On pourrait varier les supports, dit Joëlle, lire sur des tablettes, par exemple. Ceci dit, l’objet livre reste important. Par exemple, nous avons la seule bibliothèque de Bruxelles avec des livres d’artistes. De beaux objets, des objets en papier, en tissu, des photos, des objets gravés. Le numérique ne peut pas reproduire ça, il ne peut pas tout reproduire. Mais les romans, les best-sellers, beaucoup loués pendant un petit temps puis oubliés, on peut s’en passer. D’ailleurs Joëlle est très claire à ce sujet. « On va le faire, on va passer au digital ». C’est au programme, donc. Mais pour l’instant, la bibliothèque attend un plan concret de la fédération Wallonie-Bruxelles. Autre chose, vu que les gens se posent plein de questions et cherchent leurs réponses dans les livres ou sur internet, la bibliothèque a décidé de créer un service appelé Euréquoi pour répondre à cette demande. « La bibliothèque est en train de se réinventer » On ne remarque d’ailleurs pas de diminution du public. Avant, dans les statistiques, on se demandait combien de lecteurs ont emprunté ce mois-ci. Maintenant, on se demande combien de personnes sont entrées dans la bibliothèque. Avec Quelqu’un livre, les gens entrent alors qu’ils ne l’auraient peut-être pas fait en temps normal. En période d’examen, les tables rouges de la salle de lecture sont pleines d’étudiants qui occupent les lieux pour étudier. Les pratiques culturelles changent. On ne pratique plus la culture comme avant. On va moins au cinéma, on regarde plus de films chez soi, on va moins en bibliothèque parce qu’on n’a pas le temps. Une bibliothèque ouverte de 16h à 18h, ça n’intéresse personne. Et bien maintenant, la bibliothèque ouvre jusque 20h et est ouverte 6h et non plus 2h le samedi. La bibliothèque change avec les gens, la bibliothèque se réinvente pour rester moderne. Les bibliothécaires aussi. Avant les bibliothécaires formaient un ensemble uniforme dans leur formation académique, compétences, champs d’action. Maintenant, il y a des informaticiens pour s’occuper de l’espace informatique et de la diffusion des projets sur internet, des artistes pour développer des projets d’arts plastiques autour de la culture et aller dans des écoles. Le nouveau bibliothécaire est animateur, et, à l’image de la nouvelle bibliothèque, médiateur du livre.

Et on se quitte avec une belle phrase de Joëlle:

« Les bibliothèques de Boitsfort ont toujours été des précurseurs de l’animation socioculturelle. »

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Interview de Joëlle, réalisée par Diego.

Edit: Petit changement depuis l’interview. Joëlle nous a signalé qu’il est maintenant possible d’emprunter des « oeuvres numériques » de la bibliothèque. Et tout ça pour 0.00€ !

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