Arrestation de migrants à Watermael-Boitsfort, déjà du passé ?

What For revient après quelques mois d’absence due à un furieux hacking visant le site. Cet article, dont la diffusion était originellement prévue en octobre 2018 ne parait que maintenant. Pourtant, à l’heure où les médias ont jetés leur dévolu sur la problématique climatique, la crise migratoire est loin d’être résolue et des citoyens engagés continuent à venir en aide à ces personnes en détresse.

L’histoire se passe le lundi 22 septembre dans un quartier résidentiel de Watermael-Boitsfort.

Joanne reçoit un appel de sa voisine, la police est en train d’arrêter ses deux invités.

Depuis un an, elle et sa famille accueillent des migrants, principalement des éthiopiens, des « petits gars » comme elle dit, qu’elle reçoit régulièrement et qu’elle commence à bien connaître. Ils cohabitent avec Joanne, son mari et leurs trois enfants, des ados.

Sa voisine aussi les connaît, elle les voit dans le jardin, arriver le soir chez Joanne, repartir le lendemain pour le parc. Ils ont leurs habitudes, ils sortent toujours entre 13h et 15h de la maison, ils n’ont pas les clés, ils claquent la porte en partant. Ils prennent le tram, ils reçoivent toujours un ticket.

L’un d’eux a 17 ans, il est épileptique, il bénéficie d’une AMU (Aide Médicale Urgente) et est suivi en neurologie à Saint Pierre. L’autre a tout juste 18 ans.

14h30, ils claquent la porte, sortent de l’allée de garage, sont sur le trottoir et voient une voiture de police avec quatre agents qui roule très lentement dans la rue, ils prennent peur et retournent vers la maison, dans l’allée de garage. Que faisaient ces policiers-là précisément à cette heure dans cette rue ? Joanne n’obtiendra jamais de réponse. Les policiers se garent, sortent de la voiture et viennent à la rencontre des deux jeunes toujours dans l’allée de garage. La voisine sort, explique aux policiers qu’elle les connait bien, qu’ils viennent du parc Maximilien et qu’ils sont hébergés chez Joanne. Elle appelle cette dernière qui entend la discussion avec les policiers qui refusent de prendre le téléphone et de parler avec Joanne.

Très interpellée, la voisine leur demande pour quelle raison ils les menottent. « Parce qu’ils sont en situation illégale » ; et la voisine de répondre « vous n’en savez rien, vous ne leur avez pas encore demandé leurs papiers ». Le policier répond « madame quand on vole un bic, même au Match, on a les menottes ». La voisine : « Mais ils n’ont rien volé ». Ils sont malgré tout embarqués.

Joanne et d’autres hébergeurs informés de la situation appellent la police de Boitsfort où une personne leur répond poliment qu’on ne peut rien leur dire, que c’est l’office des étrangers et le juge qui décideront de leur sort puisqu’ils sont en situation illégale. Joanne prévient que l’un d’eux est épileptique et elle apprendra par la suite qu’un médecin est venu vérifier que le jeune avait bien ses médicaments.

Les deux jeunes passent la nuit au commissariat de Boitsfort, ils reçoivent en guise de repas, un bout de cake. Le lendemain ils sont emmenés à l’office des étrangers et à Fedasil. Le premier est libéré vers 11 h et le second vers midi.

Joanne publie un post facebook sur la « plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés » le soir du 22 septembre vers 19h, il sera approuvé et publié le lendemain aux alentours de 9h du matin. La libération de ses invités n’a donc rien à voir avec le bruit que ce post a suscité. Elle aura un contact téléphonique avec Olivier Deleuze après la libération des deux jeunes qui lui expliquera ne pas être au courant de cette arrestation qui n’est de toute façon pas de son ressort. Elle aura un second contact téléphonique avec le bourgmestre le mercredi durant lequel il se montrera soutenant.

Alors était-ce une arrestation administrative, auquel cas la commune est responsable, ou était-ce une arrestation qui donne suite à un ordre de la police fédérale ? La réponse n’est pas claire. Voici celle du bourgmestre après interpellation du groupe citoyen « WB commune hospitalière » :

Des policiers en patrouille « de routine » ont effectué un contrôle d’identité et constaté que les personnes contrôlées étaient illégalement sur le territoire. Les instructions fédérales sont alors de procéder à leur arrestation et de les transférer au centre Fedasil, d’où elles ont été libérées. Le Bourgmestre, responsable de la police dans ses missions administratives de maintien de l’ordre n’a pas à être informé de ceci préalablement, ni donner de consignes contraires à celles du gouvernement fédéral. Il ne le peut pas. Par ailleurs, aussi bien la police que la personne hébergeant les deux personnes contrôlées m’ont confirmé que les policiers n’étaient pas « en planque », ni qu’il y ait eu de dénonciation préalable. D’où l’expression « de routine ».

J’ignore avec certitude où le contrôle s’est effectué : sur la voie publique ou dans l’allée du garage où les personnes se seraient retirées à la vue de la patrouille. J’ai tendance à penser que les personnes contrôlées, ayant eu dans leur parcours une expérience plutôt traumatisante des forces de l’ordre, ont voulu échapper au contrôle et, par ce fait même, ont attiré l’attention de la patrouille. Y compris en se retirant dans l’allée de garage.

Tout ce qui précède est issu de mes contacts avec les différents protagonistes et je ne peux pas garantir que des policiers en patrouille « de routine » ne contrôlent des personnes en situations irrégulières et appliquent les directives fédérales en la matière.

Je confirme par ailleurs ce que j’ai mis dans mon message fb à savoir mon profond respect pour les personnes « hébergeantes ».

Dans le rapport de police est mentionnée une « arrestation pour comportement suspect ». Quel comportement pouvaient bien avoir ces deux jeunes que la voisine de Joanne confirme connaître ? Et surtout pourquoi les policiers se justifient auprès de la voisine en avançant la situation illégale des deux hébergés ? Que faisaient-ils à quatre policiers pour une patrouille apparemment classique qui a mené à ce « contrôle de routine »?

Joanne a plongé humainement dans cet univers, dans cette ville et ce pays où les droits de l’Homme ne sont pas respectés. Où une charte non contraignante permet aux pays de nier la détresse de centaines de migrants. Elle est convaincue que ce manque d’humanité et de respect créera les problèmes de demain. Ces migrants dont on parle tant sont en réalité des gamins, des jeunes de 16 à 19 ans, des enfants qui sont seuls dans un pays inconnu. Ils vivent un stress quotidien qu’on ne peut pas imaginer. Un quotidien fait de violences, de débrouilles, de rackets, de fuite.

Les deux invités de Joanne sont arrivés en Europe à l’âge de 15 – 16 ans, sans leurs familles.

L’un a été pris en charge en Allemagne, il a actuellement 17 ans et était donc mineur au moment de l’arrestation. Il est passé par la Libye et est devenu épileptique à cause des mauvais traitements subis. Il a fui l’Allemagne car il tournait en rond dans un camp sans projet. Il est retourné chez Joanne après l’arrestation.

Le second est arrivé à 16 ans en Suède et alors qu’il était scolarisé, parlait le suédois et faisait partie d’une équipe de foot, il a reçu deux ordres de quitter le territoire. Il n’ose plus revenir chez Joanne et est désormais hébergé en dehors de Bruxelles. Son idée est d’aller en Angleterre. Comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Il ne veut pas demander l’asile à cause de la convention de Dublin. Il pourrait être renvoyé en Suède où on lui a ordonné de quitter le territoire… Demander l’asile ne signifie pas l’obtenir.

Joanne remarque qu’ils fuient davantage pour des raisons politiques qu’économiques, ils fuient des régimes autoritaires, des arrestations injustes. Ils sont méfiants, racontent peu leur histoire. Ils sont éduqués, veulent travailler, se construire une vie. Ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent mais bien la « classe moyenne » qui en a les moyens. Sans projet, dans un pays où leur humanité est remise en question, ils deviennent les proies faciles des prédicateurs et un terreau fertile pour la radicalisation. Et le gouvernement créé cette situation, la soutient, quel sens Théo Francken, Charles Michel et le gouvernement peuvent-ils bien trouver à cette situation ?

Joanne a souvent entendu raconter que la police belge était la plus violente parmi celles rencontrées par les migrants, la plus agressive (même la police de Calais est plus humaine). Loin d’une réflexion cartésienne, elle souligne qu’elle est persuadée qu’il y a des policiers humains qui ont à cœur la sécurité de tous. Pourtant elle s’interroge : La plupart du temps les migrants sont arrêtés puis relâchés ou envoyés en centre fermés et « dublinisés ». Quelle est la logique humaine là-dedans ?

Joanne et d’autres hébergeurs observent depuis quelques temps une augmentation des arrestations de migrants à Bruxelles. Ces arrestations participeraient-elles à un recensement des migrants présents à Bruxelles ? Assistera-t-on à des expulsions du territoire après les élections ?

Elle nous dit de garder les yeux et les oreilles ouverts, qu’il pourrait y avoir d’autres arrestations, d’autres pressions contre les hébergeurs. Et elle a eu raison. Le 8 octobre on pouvait lire dans la presse : https://www.levif.be/actualite/belgique/perquisitions-menees-aux-domiciles-de-quatre-hebergeurs-de-migrants/article-normal-1037103.html

Alors comme Joanne, on s’interroge, on se pose des questions car on a honte de notre pays. Ce sentiment doit nous forcer à agir, à manifester et à accueillir dignement ces personnes qui ont tant vécu. Notre réflexion démarre à Watermael-Boitsfort, bastion semble-t-il « préservé » de l’arrivée de migrants. On réalise que la situation de non-accueil actuelle des migrants nous concerne toutes et tous.
Après avoir écouté Joanne, on se questionnerait bien sur ce que compte mettre en place la nouvelle majorité en matière d’accueil des migrants… Voici ce que la commune communique actuellement : http://watermael-boitsfort.be/fr/commune/commune-hospitaliere. On peut difficilement souligner la motivation et on est en droit de se demander quels moyens ont été mis en œuvre pour réaliser ces maigres objectifs.

Print Friendly, PDF & Email
Pour partager cet article:
Share on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email
Print this page
Print

Leave a Reply